top of page

Racines – chronique d’une enfance dans un village corse – fin des années 90

  • Photo du rédacteur: Marie Marchetti
    Marie Marchetti
  • 21 avr. 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 avr. 2025

Après avoir raconté l’enfance de mon père dans le village de Bisinchi, au milieu des années 50, j’ai eu envie de revenir sur la mienne. Presque cinquante ans plus tard, au même endroit, dans les mêmes ruelles, sous le même clocher.


Lui a grandi dans une Corse rurale encore marquée par l’après-guerre, où l’on marchait des kilomètres pour aller à l’école, où l’électricité était rare, et où l’on partageait tout, même les chaussures. Moi, j’ai grandi dans un village toujours isolé, mais déjà relié au monde, avec une télé, un chauffeur et des cabanes un peu plus modernes. Pourtant, malgré les différences de confort et d’époque, certaines choses n’avaient pas changé : la place du village, les fontaines, les figures familières, la liberté qu’offre l’enfance en pleine nature.


À travers ces trois fragments de mémoire — l’hiver, l’été, et le quotidien — je raconte une enfance à Bisinchi, à la fin des années 90. Une enfance pas tout à fait comme les autres, entre solitude joyeuse, imagination débordante et chaleur des anciens




L’enfant seule du village

À la fin des années 90, j’étais la seule enfant à Bisinchi. Il n’y en avait pas eu depuis dix, peut-être quinze ans. Mon terrain de jeu, c’était le village tout entier. Mais mes complices de tous les jours n’avaient pas mon âge : Daria et Josette m’accompagnaient dans mes aventures d’enfant déguisée en adulte. Je les imitais sans m’en rendre compte. Dans mon langage, mes gestes, mes silences, j’avais quelque chose d’un peu vieux. Et les enfants, paradoxalement, me faisaient peur. Je ne les connaissais pas. Je ne les comprenais pas.


J’étais bien plus à l’aise avec les adultes. Chez eux, je trouvais une logique, une stabilité, des mots que je comprenais, une attention douce. Le matin, Félix Mazzoni arrivait de Murato pour me chercher en voiture. Direction Ponte Novu. L’école. Nous étions 24, tous niveaux confondus. Félix m’y déposait, puis passait la journée à m’attendre au bar. À 17h, il était là, fidèle, pour me remonter à la maison. J’arrivais comme une petite princesse avec son chauffeur.


Quand le jour était encore là, je restais dehors. Je construisais des cabanes dans tous les coins du village. Et puis heureusement, d’autres enfants sont arrivés peu à peu. Nicolas, Rémy, Emeline. Nous étions quatre, puis un peu plus avec les cousins et amis du week-end. On atteignait péniblement la dizaine, mais c’était déjà beaucoup pour nous. On allait chercher des chewing-gums chez Titine, boire à la fontaine sur la place, manger les pommes farineuses à moitié mûres, juste pour éviter que nos parents nous disent qu’il est l’heure de rentrer.


Chez Jean et Daria, je retrouvais un peu les grands-parents que je n’avais pas eus. Je jouais au Rummikub avec Daria et Thérèse, et j’écoutais Jean me raconter l’Indochine comme s’il y était encore. À travers ses mots, j’y étais un peu, moi aussi. Il m’arrivait de dormir chez eux. C’était ma deuxième maison.


L’été, j’avais une fille au pair. Elle était là pour s’occuper de moi, mais en vérité, c’est moi qui menais la barque. Très vite, elle finissait par aider au restaurant. Moi, je me gardais toute seule. J’étais libre, indépendante, fière.


Et puis il y avait Tata Antoinette. Elle montait l’été, travaillait au resto pour faire les pizze. Le soir, on se couchait parfois ensemble et on regardait New York Unité Spéciale. D’autrefois, on dormait dans la maison là-haut. Avec Antonia, on avait chacune notre lit, sur des matelas qu’avaient déjà connus des générations de cousins. Les creux dans la mousse racontaient une histoire.


Les hivers blancs de Bisinchi

L’hiver, à Bisinchi, ce n’était pas une simple saison. C’était un royaume. Un royaume de silence et de blancheur, où le monde semblait figé dans le coton. Il neigeait beaucoup, mais une année, il a neigé vraiment. Un mètre soixante. On passait par-dessus le portail pour sortir. Le chasse-neige n’était pas monté. Rien. Plus de téléphone. L’électricité vacillait. Et nous, à pied, nous avons quitté le village jusqu’à Fornu. Puis Bastia. Comme des nomades d’altitude, fuyant la montagne devenue trop rude.


Mais à huit ans, tout ça n’avait rien d’un drame. C’était une aventure. C’était même fabuleux.


Cet hiver-là, on a construit un igloo sur la place de l’église. Un vrai. On tenait à quatre dedans. Louis avait sculpté un visage à l’entrée. On rentrait par la bouche de ce géant de neige, comme avalés par une créature bienveillante. C’était notre cabane polaire, notre forteresse.


Et pour les descentes, pas besoin de luge. On prenait les couvercles de poubelle ou de four. On s’élançait derrière l’église, à toute allure. On riait, on tombait, on recommençait. D’autres fois, on montait au col de Pratu, avec les mêmes trésors bricolés. Une bâche, un couvercle, et c’était parti pour la journée.


Il y avait du froid, bien sûr. Mais on ne le sentait pas. Ce qu’on sentait, c’était l’excitation, la liberté, l’intensité du moment. Et quand on rentrait, les joues rouges, les chaussettes mouillées, les souvenirs étaient déjà là. Gravés dans la neige.

geant des neiges
Le géant des neiges
L’été, le village se réveille

L’été, Bisinchi changeait de visage. Ceux de Bastia montaient, comme chaque année. Mais il y avait aussi ceux “du continent”, les cousins, les amis, les vacanciers qui retrouvaient leurs racines. Et d’un seul coup, le village s’animait. La place bruissait de rires, les ruelles reprenaient vie. À notre échelle, c’était une foule.


Mais nous, les enfants du village, on ne se laissait pas impressionner. Rien ne changeait vraiment pour nous. On gardait nos habitudes, nos cabanes, nos vélos et nos roller... On organisait des cache-cache géants dans tout le village. Et comme on connaissait chaque pierre, chaque muret, chaque raccourci, c’est nous qui menions le jeu.


Rémy avait mis des anguilles dans la fontaine, celle de la place, là où tout le monde allait boire. Et nous, on y emmenait les continentaux en rigolant. Leurs cris de surprise résonnaient sur la place. On jubilait.


Et puis il y avait Jean Santini. Une figure. Toujours là, sur la place. On le taquinait sans cesse. “Alors Jean, ça gaze ou ça pétille ?” Il grognait, toujours. C’était notre personnage de théâtre, notre repère. Un peu comme la fontaine ou le vieux platane : indissociable du décor.


Le soir venu, c’était une autre magie. On se retrouvait tous au clocher. On discutait, on riait, on guettait les étoiles filantes allongés sur les pierres tièdes de la journée. On attendait minuit – ou 1h au mois d’août. Et puis, la lumière du village s’éteignait, comme un signal silencieux. Il était l’heure. Chacun rentrait chez soi, lentement, encore plein des histoires échangées.


Racines – chronique d’une enfance dans un village corse – fin des années 90

4 commentaires


adelinefillot
21 avr. 2025

J adore merci de nous faire partager ces souvenirs, 7 ans mes premières vacances en corse, les baignades dans la rivière derrière le camping, nos cabanes avec les nouveaux amis, j ai toujours gardé un souvenir d'amour pour cette île .

Adeline

J'aime
Marie Marchetti
Marie Marchetti
21 avr. 2025
En réponse à

C’est beau de lire ces souvenirs qui font écho aux miens. La Corse a ce pouvoir-là, de graver en nous des étés inoubliables. Ravie d’avoir réveillé un peu de cette magie avec mes mots !

J'aime

npierre.bes
21 avr. 2025

Une enfance de rêve comme tous les enfants devraient vivre . Innocence, joie, amour…… et Chipie elle était où ?? 🤔

J'aime
Marie Marchetti
Marie Marchetti
21 avr. 2025
En réponse à

C’est prévu dans la suite ma Chipie💗

J'aime
bottom of page